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Interview du Pr Henri Joyeux
Professeur de Cancérologie et de chirurgie à la
Faculté de Médecine de Montpellier.
Président de Familles de France.
1/ Vous intervenez pour lassociation Jonathan Pierres vivantes-Parents
en Deuil, sur le thème "deuil, famille, santé".
On sait (à peu près ce qu'est la famille et la santé)
mais qu'est-ce que le deuil (médicalement, socialement, etc)
?
La mort de son enfant est le drame le plus horrible que peut vivre
un être humain, même les animaux réagissent et
leur douleur sexprime par leur comportement face à
la disparition de leur petit. A la base, un inconscient collectif
nous rassemble, lamour en est lessence et le cur
son ambassadeur. Sans amour la vie ne serait plus possible, il me
semble que cest inscrit dans nos gènes.
Une telle catastrophe vous anéantit, vous déconstruit
même. La re-construction va être source
dune vie nouvelle. Plus rien ne sera comme avant, car lenfant
est comme arraché à ses parents. Et les
parents sont inondés de sentiments contradictoires qui vont
de la culpabilité à une fausse acceptation spirituelle
du style « cest la volonté de Dieu » ou
« Dieu la voulu » donc « ce nest pas
Dieu ». Croyant ou non croyant, aucun médicament ne
neutralise cette rupture.
2/ Dans la société occidentale actuelle où
la mort a si peu de place, comment vivre le deuil ?
La mort a sa place partout, elle est à la fois banalisée
et désacralisée. Elle fait partie de notre vie, de
la vie des autres. Nous sommes inondés de nouvelles de mort
par accident, par la santé, la guerre, le terrorisme, le
suicide
Le danger est que nous acceptons toutes ces morts
sans nous révolter. Nous les justifions même.
Mais mourir a toujours suscité la peur et le
temps pour mourir ne doit pas nous être volé. Je crois
que nous devrions tous être plus prêts à mourir,
dabord en nous habituant à mourir aux petites choses,
à tant de choses inutiles de notre vie quotidienne qui nous
prennent la tête. Ainsi apparaît mieux ce qui est lessentiel.
On développe alors la 4ème partie de notre être
intérieur, celle qui anime le tout qui rend lespoir,
qui donne sens
Cest ce que les personnes en fin de vie
mont appris. (Spiritualité et cancer : lEspoir
Ed. FX de Guibert 2005 )
Vivre le deuil devient une nécessité. Le conscient
est anéanti, mais linconscient demeure et peut aider
à la reconstruction, de soi, de sa famille. Je naime
pas lexpression, « il faut faire son deuil »,
car elle est fausse. Le temps ne permet pas doublier. Il met
à sa juste place. Il nous fait mesurer notre fragilité,
nos limites, car tous nous mourrons, nos quitterons notre belle
planète.
3/ Colère, culpabilité, incompréhension,
sidération, injustice, violence contre soi et contre les
autres accompagnent souvent le deuil. Comment parvenir à
vivre avec l'absence, à se reconstruire personnellement et
physiquement, à reconstruire sa famille ?
La reconstruction est vitale. Elle entraîne sur des sentiers
insoupçonnés. Cest ce quon appelle le
travail de deuil. Que se passe-t-il ? Notre inconscient dabord
nous rend attentif : à la nature, à sa beauté,
en développant un grand respect pour toute vie qui compose
les mondes de la terre. Un simple chant doiseau peut me ravir,
massurer que la vie continue
A de nouveaux sourires à la vie, je deviens attentif
La reconstruction de soi, de sa famille, avec ceux qui restent
va se vivre au fil du temps. Des agonies successives naîtront
une beauté, une harmonie presque apaisantes. On relève
les traces que les êtres laissent les uns sur les autres au
fil du temps. On regarde en arrière et en même temps,
on tente de regarder de lautre coté de la mort. Et
il ne faut pas négliger les clins dil que la
vie nous envoie. Une mère qui avait perdu ses 2 enfants,
reçoit sur son balcon 2 colombes blanches
Il faut se
méfier aussi des gourous, abandonner lidée de
consulter des médiums, avec tout le respect que je leur dois,
car ils ne détiennent pas les compétences de votre
attente. Ils profitent du malheur des autres.
4/ Vous êtes cancérologue et vous avez une grande
expérience dans les causes et la prévention des cancers.
Comment expliquez vous les cancers qui atteignent ceux qui sont
touchés par ces deuils d'enfants ?
Il y a d'abord les hasards de la vie qui font que l'on découvre
un cancer à l'occasion d'examen de santé suite à
ce malheur. Il y a évidemment toutes les autres causes des
cancers auxquelles il faut penser en premier. Car le danger est
de culpabiliser, soit celui qui est "parti", soit ce que
l'on considère, à tort ou à raison, comme la
cause du deuil que l'on vit.
C'est tout le problème des cancers suites d'un choc psychologique
majeur. Cela existe évidemment, mais pas pour n'importe quelle
localisation cancéreuse dans le corps.
Nous en parlerons en détail.
5/ Comment faire cohabiter en soi ces trois paramètres
: la famille et la santé, symbole de vie et le deuil ?
La famille est nécessaire à la reconstruction, car
elle permet de sortir de la solitude. Elle ouvre à lautre,
à son écoute, à la réflexion, à
lexpression des sentiments que lon peut partager. De
la même façon quil faut tout faire pour ne pas
manger seul, mais plutôt partager son repas, il est essentiel,
vital même de partager ses sentiments. Il en va de notre équilibre.
Et ainsi on nest pas seul à se reconstruire. Les autres
aussi ont besoin de ces partages. Donner, se confier, cest
être sûr de recevoir en retour. Ainsi lhomme intérieur
se renouvelle.
Avec la positive attitude, tout notre être se
remet en marche : le corps reprend appétit, le cur
blessé bat autrement, nos pensées sordonnent
vers la vie, le tout animé par une vie intérieure
qui anime le conscient et linconscient. Cela nempêche
pas de garder des plages de solitude, de méditation. Car,
rien nest oublié, les blessures sont à leur
juste place. Lentement la révolte sépuise et
la vie prend le dessus. Et le chaos dans la tête, dans le
cur et dans le corps devient source de vie. Cela nempêche
pas de garder un espace pour pleurer.
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